« Les impatientes » 🦋

Bienvenue Les Trop —

Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d’autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout.

Vous êtes exactement là où vous devez être.

Un homme m’a dit un jour qu’après 25 ans une femme commence à perdre de sa valeur.

Je répète. Perdre de sa valeur.

Comme si j’étais une monnaie. Comme si mon existence avait une date de péremption gravée quelque part entre mes hanches et mon âge civil. Comme si tout ce que je suis, mes études, mes voyages, mes cicatrices, mes victoires, ma façon de penser, d’aimer, de me battre, tout ça ne comptait pas. Ce qui comptait c’était si quelqu’un avait accepté de me prendre. De me choisir. De poser son nom sur moi avant que je ne vaille plus rien.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai ouvert Les Impatientes de Djaïli Amadou Amal.

Et je ne l’ai plus refermé.

Djaïli Amadou Amal est une écrivaine camerounaise, militante féministe, elle-même mariée de force à dix-sept ans. Elle n’écrit pas depuis l’extérieur. Elle écrit depuis les entrailles. Et ça se sent à chaque page.

Les Impatientes c’est l’histoire de trois femmes au nord du Cameroun, Ramla, Hindou et Safira. Trois destins qui se croisent, trois formes différentes d’une même prison. Ramla, jeune fille brillante arrachée à l’homme qu’elle aime pour être donnée en mariage à un autre, riche, puissant, mais pas le sien. Hindou, sa sœur, livrée le même jour au cousin violent qui la frappera sans compter et sans remords. Safira, la première épouse, qui voit arriver ces nouvelles femmes dans son foyer et doit composer avec la polygamie, la jalousie, et cette douleur sourde de n’avoir jamais vraiment choisi non plus.

Quand Hindou fuyait la violence de son mari et rentrait chez ses parents, on la retournait. On la renvoyait. Avec des mots doux peut-être, avec de la prière sûrement, mais on la renvoyait quand même. Parce que le mariage prime. Parce que la famille prime. Parce que le regard de la société prime. Parce que toi, toi la femme qui saigne, qui souffres, qui as peur, toi tu passes en dernier.

Ce livre m’a révoltée.

Pas contre les hommes en particulier. Contre un système. Contre cette idée profondément ancrée dans nos cultures africaines que la femme n’existe pleinement qu’à travers le mariage. Qu’on l’éduque pas pour qu’elle soit libre, on l’éduque pour qu’elle soit épouse. Docile, patiente, silencieuse. Le mot qui revient dans tout le livre c’est “munyal”, la patience en fulfuldé. On leur dit munyal à chaque épreuve. Quand le mari frappe, munyal. Quand le mari prend une deuxième femme, munyal. Quand la douleur devient insupportable, munyal.

La patience comme vertu. La résignation comme dignité. Le silence comme sagesse.

Et le plus douloureux c’est que ce sont souvent les femmes elles-mêmes qui transmettent ça. Les mères qui renvoient leurs filles chez les maris violents. Les tantes qui disent que c’est normal. Les grandmères qui répètent ce qu’on leur a dit. Pas par cruauté. Par conviction. Parce qu’elles aussi ont munyal toute leur vie et qu’elles ne savent pas que c’est une prison, elles croient que c’est une force.

Il faut se l’avouer. La plupart des femmes en Afrique n’ont pas une vie heureuse. Pas toutes, pas partout, mais assez pour que ce livre soit nécessaire. Assez pour qu’une écrivaine ait dû l’écrire. Assez pour qu’il résonne dans nos ventres à nous, les femmes de la diaspora, qui avons eu la chance de partir, d’étudier, de choisir, et qui savons que cette chance n’est pas universelle.

Je n’ai jamais reçu de pression familiale pour le mariage. Ma famille m’a laissée voler. Mais j’ai quand même entendu cet homme me dire que je perdais de ma valeur. J’ai quand même grandi dans une culture qui me posait la question du mari avant la question de mes rêves. J’ai quand même intégré des choses sans m’en rendre compte, des petites voix qui disent que le temps passe, que l’horloge tourne, que le célibat est une honte.

Ce livre m’a aidée à nommer tout ça.

Djaïli Amadou Amal a reçu le Prix Goncourt des Lycéens en 2020 pour ce roman. Ce n’est pas une récompense anodine. C’est la reconnaissance que cette histoire, aussi africaine soit-elle dans son décor, parle à tout le monde. Parce que le contrôle du corps des femmes, la violence conjugale tolérée, la pression du mariage, ce n’est pas une spécificité africaine. C’est une spécificité patriarcale.

Lis ce livre. Pas pour confirmer ce que tu sais déjà. Pour voir écrit noir sur blanc ce qu’on n’ose pas dire à voix haute. Pour pleurer peut-être. Pour te révolter certainement.

Et pour ne plus jamais laisser un homme te dire que tu perds de ta valeur.

Ta valeur n’a pas de date de péremption.

Les Trop comprennent. 🦋

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