« Du même sang » 🦋

Bienvenue Les Trop —

Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d’autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout.

Vous êtes exactement là où vous devez être.

Il y a des livres qu’on commence et qu’on ne peut plus poser. Pas parce que l’intrigue est haletante. Parce que les personnages existent tellement fort qu’on a l’impression de les avoir déjà rencontrées. Dans notre famille. Dans notre rue. Dans le miroir.

Du même sang de Denene Millner est de ceux-là.

C’est l’histoire de trois femmes noires américaines, Grace, Delores et Rae, dont les destins sont liés par le sang et les secrets, de la Virginie ségrégationniste des années 1960 jusqu’au New York du début des années 2000. Quarante ans d’histoire. Plus de 600 pages. Un premier roman écrit, selon les propres mots de l’auteure, pour les femmes noires de sa génération, poussées à croire que leur survie dépendait entièrement de leur statut de mères et d’épouses, alors même que la société conspirait pour les en empêcher.

Pour comprendre ces trois femmes, il faut comprendre le monde dans lequel elles ont grandi.

Dans le Sud profond des années 1960, être une femme noire c’était être un corps utile et une âme invisible. On utilisait les mains des Noires pour la lessive, leurs dos pour le labeur, leurs seins pour nourrir les bébés des blancs, mais leurs âmes, leurs désirs, leurs douleurs, ça ne comptait pas. C’est dans ce monde-là que grandit Grace, élevée par sa grand-mère Maw Maw Rubelle, sage-femme et blanchisseuse. Rubelle apprend à Grace son art dès l’enfance. Elle lui transmet le seul pouvoir qu’une femme noire pouvait avoir à cette époque, le savoir.

Mais ce savoir ne la protège pas. Rubelle finit en prison, victime du racisme ordinaire qui n’avait besoin d’aucune raison sérieuse pour briser une vie. Et Grace se retrouve seule, arrachée à son monde, envoyée à Brooklyn chez une grande-tante qui la traite comme une servante. Elle tombe amoureuse, tombe enceinte, et on lui vole son bébé pendant son sommeil.

Ce vol silencieux dit tout. Une femme noire n’avait pas le droit à son propre enfant si ça dérangeait l’ordre des choses. Son corps appartenait à tout le monde sauf à elle-même.

C’est Delores qui recueille ce bébé, Rae, et l’élève comme sa propre fille. Mais Delores porte elle aussi ses propres blessures. Traumatisée, stérile, terrifiée à l’idée d’être abandonnée par son mari si il découvrait qu’elle ne pouvait pas enfanter, elle lui a fait croire pendant des années qu’il était lui le stérile. Elle a construit son mariage sur ce mensonge. Ce que personne ne lui a dit c’est qu’il savait depuis le début. Qu’il avait deux enfants dehors. Que pendant qu’elle mentait pour le garder, il la trompait pour se préserver lui aussi.

Deux personnes qui mentaient pour survivre dans un monde qui ne leur laissait aucune marge.

Et c’est là que Denene Millner est brillante. Elle ne juge pas ses personnages. Elle les explique. Parce que Delores qui dit à sa fille Rae de cacher ses formes, de ne pas attirer les regards, c’est pas de la cruauté. C’est une mère qui a peur. Une femme qui sait ce qui arrive aux corps des femmes noires qui prennent trop de place. Une peur transmise de génération en génération, aussi silencieuse et aussi lourde que le reste.

Mais Rae, elle, est différente. Et c’est elle que j’ai préférée.

Rae est la première à avoir fait des études. Productrice de télévision, mariée, mère. Elle a brisé le cycle en apparence. Mais son mari, sexy, présent, rassurant en surface, n’est pas ce qu’il prétend être. Un jour Rae trouve un soutien-gorge dans sa salle de bain. Pas le sien. Son mari avait ramené une femme chez eux. Dans leur maison. Dans l’espace qu’elle avait construit.

Et Rae trompe son mari.

Je vais être honnête, j’ai aimé ce moment. Pas parce que la trahison est belle. Parce que dans toute l’histoire de ces trois femmes, c’est la première fois qu’une d’entre elles reprend quelque chose pour elle-même. Sans demander la permission. Sans culpabilité. En général ce sont les hommes qui trompent et tout le monde trouve une façon de comprendre, d’excuser, de pardonner. Mais une femme qui fait pareil c’est une catastrophe, une honte, une mauvaise mère et une mauvaise épouse. Rae se fout de tout ça. Et quelque chose en moi a applaudi.

Ce livre m’a tenue éveillée. Pas à cause du suspense, mais à cause de ces trois femmes qui refusent de disparaître malgré tout ce qu’on a fait pour les effacer.

Lis ce livre. Pas pour te divertir. Pour comprendre d’où on vient. Et pourquoi on est encore en train de se battre.

Les Trop comprennent. 🦋

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