Féministe africaine et alors?

Bienvenue Les Trop —

Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d’autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout.

Vous êtes exactement là où vous devez être.

Je suis féministe. Radicale même. Et je suis africaine, née de parents musulmans.

Je laisse cette phrase respirer un moment parce que je sais exactement l’effet qu’elle fait dans certaines oreilles.

Le féminisme est souvent présenté comme une invention occidentale. Un luxe de femmes blanches bien nourries qui n’ont plus rien à réclamer alors elles réclament l’égalité de salaire et le droit de ne pas se raser les jambes. Et quand une femme africaine dit qu’elle est féministe on lui répond que ce n’est pas pour elle. Que sa culture est différente. Que ses valeurs sont autres. Que le féminisme c’est bon pour les autres, pas pour nous.

Je refuse cette réponse.

Mais pour comprendre pourquoi, il faut d’abord comprendre que le féminisme africain et le féminisme occidental n’ont pas la même histoire. Pas le même point de départ. Pas le même chemin. Et donc pas tout à fait les mêmes batailles.

En Occident le féminisme organisé naît au milieu du XIXe siècle. En 1848 aux États-Unis, la Convention de Seneca Falls réunit pour la première fois des femmes qui réclament les mêmes droits civiques que les hommes. En Angleterre les suffragettes descendent dans les rues, brisent des vitrines, font des grèves de la faim, se jettent sous les sabots des chevaux royaux. Elles veulent le droit de vote, le droit à la propriété, le droit à l’éducation. Des droits que les hommes possèdent depuis toujours et qui leur sont refusés. Les femmes françaises n’obtiennent le droit de vote qu’en 1944, après deux guerres mondiales au cours desquelles elles ont tenu le pays à bout de bras pendant que les hommes mouraient au front.

La deuxième vague occidentale arrive dans les années 1960. Les droits civiques sont acquis et le combat se déplace vers l’égalité salariale, le droit à l’avortement, la liberté sexuelle, la dénonciation des violences conjugales. Simone de Beauvoir avait posé les bases en 1949 avec Le Deuxième Sexe. Betty Friedan décrit en 1963 l’enfermement des femmes dans la sphère domestique. Le féminisme occidental monte en puissance, s’intellectualise, se radicalise.

En Afrique pendant ce temps quelque chose de très différent se passe. Les femmes africaines ne luttent pas contre un patriarcat domestique dans des salons bourgeois. Elles luttent simultanément contre deux oppressions: le patriarcat de leurs propres sociétés et le colonialisme européen qui vient s’y ajouter. Comme l’écrivait en 1978 la sociologue sénégalaise Awa Thiam dans La Parole aux négresses, là où la femme européenne se plaint d’être doublement opprimée, la femme noire l’est triplement, par son sexe, par sa classe et par sa race. Cette triple oppression crée une lutte féministe radicalement différente.

Pendant les décennies de décolonisation, les femmes africaines combattent aux côtés des hommes pour l’indépendance de leurs pays. Elles participent aux mouvements nationalistes, aux résistances armées, aux révoltes contre l’administration coloniale. Certaines deviennent des figures historiques majeures comme Jeanne Martin Cissé, originaire de Guinée, qui préside en 1972 le Conseil de Sécurité de l’ONU en tant que représentante permanente de son pays. Mais une fois les indépendances acquises, ces mêmes femmes qui avaient tout donné pour la libération de leur nation se retrouvent renvoyées à la cuisine. Les nouveaux États indépendants utilisent exactement le même discours que les régimes coloniaux: les femmes comme gardiennes des mœurs, de la famille, de la tradition. La libération nationale n’a pas entraîné la libération des femmes. Elle les a remises à leur place.

C’est là que le féminisme africain prend sa forme propre. Contrairement au féminisme occidental qui s’est construit sur une opposition franche entre hommes et femmes, le féminisme africain cherche souvent à inclure les hommes dans la réflexion. Plusieurs courants africains estiment que la liberté des femmes ne peut pas se construire contre les hommes mais avec eux. Ce n’est pas de la naïveté. C’est une stratégie adaptée à des sociétés profondément communautaires où l’opposition binaire homme contre femme est moins opérante que dans les sociétés individualistes occidentales.

Il y a aussi une méfiance légitime vis-à-vis du féminisme occidental et de son histoire. Les féministes blanches occidentales n’ont pas toujours été les alliées qu’elles prétendaient être. En 1920 aux États-Unis, quand certaines femmes blanches obtiennent le droit de vote, les femmes noires en sont encore exclues. Les grandes organisations féministes occidentales ont longtemps classé les femmes africaines dans une vague catégorie de “femmes de couleur” qui effaçait leur trajectoire spécifique, leurs combats propres, leur histoire singulière. Alors les femmes africaines ont créé leur propre pensée féministe avec leurs propres outils, leurs propres concepts, leurs propres vocabulaires.

Pour autant il serait faux de dire que ces deux féminismes n’ont rien en commun. Le refus du privilège masculin est universel. La dénonciation des violences faites aux femmes est universelle. Le droit de décider de son corps, de son avenir, de sa vie est universel. La différence c’est l’urgence. En Afrique on lutte encore pour que les femmes aient droit au minimum: ne pas être mariée de force à seize ans, ne pas être battue en silence au nom de la préservation du foyer, avoir accès à l’éducation quand le frère passe avant la sœur, pouvoir divorcer sans être rejetée par sa famille. En Occident ces droits fondamentaux sont largement acquis et le combat s’est déplacé vers d’autres fronts. Ce ne sont pas les mêmes urgences. Mais c’est la même guerre.

Et au cœur de cette guerre en Afrique il y a quelque chose qu’on n’ose pas assez nommer. La religion. Je dis ça en tant que femme née dans une famille musulmane, qui a grandi avec les valeurs de l’islam, qui respecte la foi de ses parents. Mais je refuse de fermer les yeux sur ce que la religion, mal interprétée ou instrumentalisée, a fait aux femmes africaines. La patience qui est présentée comme une vertu divine. La soumission qui est habillée en sagesse. Le silence qui est déguisé en piété. On a dit aux femmes africaines que Dieu voulait qu’elles souffrent en silence. Que leur récompense serait dans l’au-delà. Que se battre c’était manquer de foi. Ce n’est pas de la religion. C’est de la domination avec un costume religieux. Et ce n’est pas propre à l’islam — le christianisme africain a fait pareil, les traditions ancestrales aussi. On peut tenir les deux vérités en même temps. La foi peut être une source de force ET avoir été utilisée comme outil d’oppression. Refuser de voir cela c’est mentir aux femmes qu’on dit vouloir libérer.

On me dit parfois que je suis trop occidentalisée. Que j’ai perdu mes valeurs. Que le féminisme n’est pas africain. Je réponds que l’inégalité entre hommes et femmes en Afrique n’est pas une invention occidentale. C’est une réalité que vivent des millions de femmes chaque jour sur le continent. La nommer n’est pas trahir sa culture. C’est l’aimer assez pour vouloir qu’elle change.

Maintenant ma conviction personnelle sur comment les femmes africaines devraient se battre.

Pas en copiant l’Occident. Pas en important des modèles qui ne correspondent pas à nos réalités. Mais en construisant un féminisme ancré dans notre propre histoire, nos propres cultures, nos propres langues. Un féminisme qui parle aux femmes des villages autant qu’aux femmes des villes. Un féminisme qui comprend que la communauté, la famille et la solidarité ne sont pas des obstacles à la liberté mais peuvent en être les fondations.

Je crois que les femmes africaines doivent se battre d’abord par l’éducation. Pas l’éducation comme outil de domestication que la colonisation leur a offerte, mais l’éducation comme conscience. Savoir qui on est. Connaître ses droits. Comprendre les mécanismes qui nous oppriment. Une femme qui se connaît est une femme qu’on ne peut plus facilement garder à sa place.

Je crois ensuite à la sororité sans condition. Arrêter de se juger entre femmes. Arrêter de reproduire les oppressions qu’on subit. Les mères qui renvoient leurs filles chez les maris violents, les belles-mères qui imposent les traditions les plus dures, les femmes qui surveillent les femmes au nom de la respectabilité , tout ça c’est le patriarcat qui se perpétue par les femmes elles-mêmes. La vraie résistance commence quand on arrête d’en être les gardiennes.

Et enfin je crois à la parole. Raconter. Écrire. Témoigner. Nommer les choses. Briser le silence qui protège l’oppression. C’est pour ça que des livres comme Les Impatientes existent. C’est pour ça que des blogs comme celui-ci existent. Parce que les histoires qu’on se raconte finissent par changer les histoires qu’on vit.

Je suis féministe. Africaine. Musulmane de naissance. Montréalaise d’adoption. Et je ne vois aucune contradiction dans tout ça. Parce que le féminisme n’est pas une trahison de l’Afrique.

C’est une façon de l’aimer mieux.

Les Trop comprennent. 🦋

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