Désapprendre le doute
Bienvenue Les Trop — Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d'autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout. Vous êtes exactement là où vous devez être.
Le doute chez les femmes n'est pas une faiblesse naturelle. C'est une construction. On ne naît pas en doutant de soi mais on l'apprend.
Et ce qui est frappant c'est la subtilité du mécanisme. Personne n'a dit à une petite fille africaine tu es incapable. On lui a juste répété qu'elle devait être douce, patiente, discrète. On lui a dit que son frère avait besoin d'études et elle d'un mari. On lui a appris à rétrécir avant même qu'elle ait eu la chance de grandir.
Et pendant ce temps son frère jouait au football.
Cette image du garçon qui joue au football pendant que la fille aide à la cuisine semble banale mais elle ne l'est pas. Sur ce terrain de football le garçon apprend des choses que personne ne lui enseigne en classe. Il apprend à communiquer dans un groupe, à négocier, à perdre avec dignité, à gagner sans s'écraser, à s'affirmer face à ses pairs, à occuper l'espace. Il élargit son cercle social, il voit d'autres enfants de son âge, il vit son enfance, il s'exprime. Son cercle social grandit avec lui.
Le cercle social de la fille se limite en général à l'école et à la maison.
Ce n'est pas anodin, parce que la confiance en soi ne se développe pas dans le vide. Elle se construit dans les interactions, dans les expériences, dans les petites victoires et les petits échecs du quotidien. Un enfant qui grandit en s'exprimant librement, en prenant des initiatives, en osant, devient un adulte qui sait occuper l'espace. Par contre un enfant qu'on a conditionné à obéir, à servir et à se taire devient un adulte qui demande la permission avant d'exister.
Et ce conditionnement commence très tôt. Une étude académique menée en 2008 par le Centre Population et Développement, le CEPED, a analysé les manuels scolaires utilisés dans plusieurs pays africains dont le Sénégal. Les résultats sont sans appel: les femmes y apparaissent quasi exclusivement dans des rôles domestiques, rarement en position de leadership ou d'autorité. Les hommes incarnent la force, l'autonomie, le pouvoir. Les femmes incarnent la douceur, la dépendance, le foyer. Une petite fille qui grandit avec ces images dans ses manuels apprend quelque chose de fondamental avant même d'avoir eu la chance de se découvrir, elle apprend sa place. Et cette place n'est pas au sommet.
Dans cette perspectives, les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes ont mis un nom sur ce phénomène en 1978. Elles l'ont appelé le syndrome de l'imposteur. Cela se manifeste par un sentiment tenace de ne pas mériter sa place, d'attribuer ses succès à la chance plutôt qu'à ses compétences, de vivre dans la peur constante d'être démasquée. Elles ont découvert ce syndrome en étudiant 150 femmes diplômées occupant des postes prestigieux. Des femmes brillantes, compétentes, reconnues. Et pourtant convaincues intérieurement qu'elles n'étaient pas à la hauteur. Que quelqu'un allait finir par s'en rendre compte.
Aujourd'hui on sait que ce syndrome touche environ 70% de la population à un moment de sa vie. Mais les femmes le ressentent plus souvent et plus intensément que les hommes. Et les femmes africaines de la diaspora encore davantage, parce qu'elles portent en plus le poids de devoir représenter, de devoir prouver, de devoir être deux fois meilleures pour avoir la moitié de la reconnaissance.
Ce qui est cruel dans tout ça c'est que ce conditionnement vient souvent de celles qu'on aime le plus. Les mères qui disent reste tranquille. Les tantes qui disent une fille ça ne fait pas ça. Les grand-mères qui reproduisent ce qu'on leur a appris sans jamais questionner pourquoi. Pas par méchanceté mais par la reproduction inconsciente d'un système qu'elles ont elles-mêmes subi et qu'elles croient inévitable.
Et c'est là que tout se connecte. Quand on grandit en doutant de soi, quand on n'a jamais appris à occuper l'espace, à prendre des décisions, à gérer sa propre vie, le mariage devient une solution logique, une sécurité. Pas forcément par amour au sens premier du terme, mais parce qu'on a intégré depuis l'enfance qu'on n'est pas capable de se gérer seule. Que sans un homme à côté, on est incomplète. Que la vie d'une femme seule est une vie qui a échoué quelque part.
Raison pour laquelle beaucoup de femmes africaines construisent leur existence entière autour du mariage. Leurs études, leurs choix professionnels, leur lieu de vie, leurs relations, tout est pensé en fonction de cette finalité. Et quand le mariage ne vient pas ou qu'il se passe mal, c'est l'identité entière qui s'effondre., parce qu'on ne leur a jamais appris à exister autrement.
Ce n'est pas de la faiblesse mais le résultat d'un système qui a délibérément privé les femmes des outils pour se suffire à elles-mêmes. Un système qui avait tout intérêt à ce qu'elles restent dépendantes. Parce que, comme je le dis souvent, une femme qui se connaît, qui se fait confiance, qui sait qu'elle peut se gérer seule, c'est une femme qu'on ne contrôle plus facilement.
Mais rien de tout ça n'est inévitable.
Tout ce qui est construit peut être déconstruit. La confiance en soi n'est pas un don de naissance. C'est un muscle. Ça se travaille. Ça se reconstruit. Même tard, même après des années de doute. Voici comment..
La première chose est de nommer ce qui s'est passé pour comprendre. Si tu doutes de toi aujourd'hui demande toi ce qu'on t'a appris sur toi-même quand tu étais petite. Les croyances qu'on absorbe dans l'enfance deviennent la voix intérieure qu'on entend à l'âge adulte. La reconnaître c'est déjà commencer à s'en libérer.
La deuxième chose est d'arrêter de minimiser tes réussites. Quand quelque chose te réussit c'est parce que tu en étais capable. Pas parce que tu as eu de la chance. Pas parce que les conditions étaient favorables mais parce que tu l'as fait. Commence à te l'approprier.
La troisième chose est d'élargir ton cercle. Ce que le football faisait pour ton frère fais le pour toi maintenant. Entoure toi de femmes qui avancent, qui osent, qui parlent sans s'excuser d'exister. La confiance est contagieuse mais les doutes aussi. Donc choisis ton entourage avec soin.
La quatrième chose est d'occuper l'espace. Prends la parole en réunion même si tu doutes. Postule au poste même si tu ne coches pas toutes les cases. Dis ton avis même si ta voix tremble. L'assurance ne précède pas l'action, elle vient après.
Et enfin la cinquième chose est d'arrêter d'attendre d'être prête. Tu ne seras jamais prête au sens où tu l'imagines. La préparation parfaite n'existe pas. Elle est juste une autre façon de remettre à demain ce que tu pourrais commencer aujourd'hui. Demain est une excuse de perdant.
Les femmes ont une résilience extraordinaire. Elles portent des familles, des communautés, parfois des pays entiers sur leurs épaules tout en souriant. Imaginez ce qu'elles pourraient accomplir si on leur avait appris dès le départ qu'elles en étaient capables. Si on leur avait dit dès l'enfance “toi aussi tu peux aller jouer”.
Il n'est pas trop tard. Va jouer.
Les Trop comprennent. 🦋