« Americanah » 🦋

Bienvenue Les Trop —

Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d’autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout.

Vous êtes exactement là où vous devez être.

Il y a des livres qu’on finit et qu’on referme. Et il y a des livres qu’on finit et qui continuent à tourner dans la tête pendant des semaines, des mois, parfois des années. Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie est dans cette deuxième catégorie. C’est dans mon top 5. Et je pèse mes mots.

C’est l’histoire d’Ifemelu, une jeune Nigériane brillante et complexe qui quitte Lagos pour étudier aux États-Unis, laissant derrière elle Obinze, l’amour de sa vie, et une version d’elle-même qu’elle ne retrouvera jamais tout à fait. Ce départ ressemble à une promesse. Ce qu’il devient, c’est une longue éducation sur ce que signifie exister dans un monde qui vous voit différemment de la façon dont vous vous êtes toujours vue.

Parce qu’au Nigeria, Ifemelu n’était pas noire. Elle était simplement elle, dans un pays où tout le monde lui ressemblait, où son nom ne surprenait personne, où ses cheveux n’intriguaient personne. C’est en posant le pied en Amérique qu’elle découvre qu’elle est devenue une catégorie. Une race. Une représentante d’un continent entier aux yeux de gens qui n’ont jamais pris la peine de le connaître.

Je connais ce moment. Je l’ai vécu à Montréal. Là d’où je viens, je n’étais pas noire non plus, j’étais moi, dans un monde qui me ressemblait. C’est ici que cette identité m’a été assignée, souvent avec une bienveillance maladroite qui faisait presque plus mal que la malveillance franche. Une collègue m’a demandé si j’étais réfugiée. Une autre s’est informée avec un sérieux déconcertant sur l’existence des bus dans mon pays. Des gens ont exprimé leur surprise de me trouver cultivée et lettrée, comme si cela défiait l’ordre naturel des choses. Une dame a trouvé mes dreadlocks jusqu’aux fesses étranges, ces mêmes cheveux qui étaient paisiblement sur ma tête, soudainement devenus un sujet de curiosité ou d’inconfort pour quelqu’un d’autre.

Chimamanda documente tout ça avec une intelligence rare. Le regard des autres sur nos cheveux, sur nos noms, sur nos accents, ces petites violences quotidiennes qu’on hésite à nommer parce qu’elles ne laissent pas de traces visibles mais qui s’accumulent, s’incrustent, finissent par peser. Ifemelu finit par se lisser les cheveux pour accéder au marché du travail. Ce geste, se défaire de soi pour être acceptable, est l’une des images les plus douloureuses du livre. Parce qu’il n’y a pas de méchant dans cette scène. Juste une femme qui calcule ce que lui coûte d’être elle-même dans un espace qui préférerait qu’elle soit autrement.

Mais Americanah serait un roman moins grand s’il se limitait à une réflexion sur la race. Ce qui en fait une œuvre rare c’est qu’il est aussi une anatomie de l’amour et de ses résistances.

Ifemelu m’a fascinée et exaspérée à parts égales. Elle a cette tendance, que j’ai mis du temps à comprendre, à saboter ce qui est bon. Des hommes l’aiment sincèrement, lui offrent une stabilité, une tendresse réelle, et elle les trompe, les fuit, se ferme. On pourrait la juger. J’ai préféré l’observer. Parce qu’Ifemelu n’est pas une femme incapable d’amour, c’est une femme qui n’a jamais cessé d’en porter un seul, celui d’Obinze, avec une fidélité souterraine qu’elle ne s’avoue peut-être pas entièrement. Tout ce qu’elle vit avec les autres est mesuré, consciemment ou non, à cet étalon. Et rien ne tient la comparaison.

C’est une des vérités les plus honnêtes du roman. On peut construire une vie entière à côté de l’amour qu’on n’a pas su garder, ou qu’on n’a pas pu garder, ou qu’on a simplement laissé partir parce qu’on avait vingt ans et qu’on ne savait pas encore ce que ça coûtait.

Obinze, lui, part en Angleterre en situation irrégulière. Il survit comme il peut, dans la précarité et l’humiliation tranquille de ceux qui existent sans papiers dans des pays qui les tolèrent à peine. Il finit par rentrer au Nigeria, par devenir riche, par se marier. Et entre lui et Ifemelu, les années font leur travail, transforment les gens, brouillent les contours de ce qu’on croyait permanent.

Ce que Chimamanda raconte aussi avec beaucoup de justesse c’est la désillusion de l’amitié à l’âge adulte. Emenike, l’ami d’enfance d’Obinze, est devenu quelqu’un d’autre, condescendant, snob, qui renie ses origines pour être accepté dans une certaine sphère sociale. On pourrait le condamner. Mais le roman nous invite à une lecture plus nuancée. L’immigration et la réussite changent les gens. Pas toujours de façon noble. Parfois de façon douloureuse pour ceux qui les ont connus avant. On fait tous l’erreur de croire que les amis d’enfance sont figés dans le souvenir qu’on en a. On oublie qu’ils vivent eux aussi, qu’ils traversent eux aussi, qu’ils deviennent eux aussi quelqu’un que leur passé ne reconnaît plus entièrement.

Et puis il y a le retour. Ifemelu finit par rentrer au Nigeria. Et elle découvre que rentrer c’est aussi une forme d’immigration. Elle n’appartient plus tout à fait à Lagos non plus. Trop américanisée pour les uns, pas assez africaine pour les autres. Cette sensation d’être entre deux mondes sans appartenir pleinement à aucun, les Trop qui ont voyagé savent exactement de quoi je parle.

Americanah est un roman d’une richesse rare. Chimamanda Ngozi Adichie écrit avec une intelligence et une générosité qui font qu’on n’a jamais l’impression d’être lectrice de l’extérieur. On est dedans. On est Ifemelu, on est Obinze, on est cette fille qui arrive dans un pays froid avec ses rêves bien rangés dans une valise et qui découvre que le monde ne l’attendait pas de la façon dont elle l’imaginait.

Lis ce livre. Pas parce que je te le recommande. Parce que ton histoire y est peut-être déjà écrite.

Les Trop comprennent. 🦋

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