« Le harem du roi » 🦋
Bienvenue Les Trop —
Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d’autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout.
Vous êtes exactement là où vous devez être.
Une nuit je n’ai pas dormi à cause de Boussoura.
Pas parce que le livre était haletant ou parce que je voulais savoir la suite. Mais parce que Boussoura était restée. Et que ça me rendait folle.
Le Harem du roi c’est le troisième roman de Djaïli Amadou Amal, la même auteure camerounaise qui nous avait déjà brisé le cœur avec Les Impatientes. Et comme à son habitude elle ne ménage personne. Elle prend un couple moderne, heureux, épanoui, Boussoura professeure de littérature et Seini médecin, vingt-cinq ans de mariage, deux enfants, une vie construite ensemble, et elle le démantèle brique par brique pour nous montrer ce qui se passe quand le pouvoir entre dans une maison.
Parce que Seini devient roi. Lamido. Chef politique et religieux d’une chefferie traditionnelle. Et avec le pouvoir viennent les concubines, les traditions ancestrales, les appartements séparés, le protocole, le harem. Tout ce contre quoi il avait dit lutter. Tout ce qu’il avait promis de ne jamais devenir.
Et Boussoura reste.
C’est là que le livre m’a vraiment prise à la gorge. Parce que je comprenais Boussoura. Je comprenais qu’elle aimait cet homme depuis vingt-cinq ans. Qu’elle avait construit sa vie avec lui. Qu’elle espérait qu’il revienne à lui-même. Mais en même temps je voulais lui crier dessus. Pourquoi c’est toujours la femme qui sacrifie ? Sa vie, son confort, sa dignité, pour la vie et le confort d’un homme dont elle n’est même plus sûre de la loyauté ? Pour des traditions qu’elle n’a jamais choisies ? Au nom de quoi ?
Ce qui est encore plus douloureux c’est le regard des enfants sur tout ça. Parce que Djaïli Amadou Amal ne nous laisse pas oublier les enfants. La fille de Boussoura, Samira, regarde son père se transformer et sa mère souffrir. Et elle dit quelque chose qui m’a arrêtée net, que son père lui a appris à ne plus faire confiance aux hommes. Que si lui, qu’elle admirait, a pu faire ça à sa mère, comment pourrait-elle jamais aimer un homme et lui faire confiance ? Quel héritage. Quel traumatisme qu’on transmet aux filles en leur montrant que l’amour d’une femme se mérite par le sacrifice et le silence.
Au-delà de Boussoura ce livre m’a surtout appris quelque chose sur le pouvoir et ce qu’il fait aux hommes. Seini n’était pas mauvais au départ. Il était sincère dans ses convictions féministes, sincère dans son amour pour Boussoura. Mais le pouvoir a une façon de glisser sous la peau et de changer les gens de l’intérieur, si doucement qu’ils ne s’en rendent pas compte eux-mêmes. Il crée des besoins qu’on n’avait pas. Des droits qu’on n’avait pas réclamés. Des distances qu’on n’avait pas voulues.
Et les femmes autour de Seini, les concubines, les servantes, elles n’ont pas choisi non plus. Elles sont là parce que le système les y a mises. Elles rivalisent entre elles pour la faveur d’un homme qui ne les voit pas vraiment. C’est ça la vraie cruauté du harem, non pas juste l’homme qui en profite, mais tout un système qui dresse les femmes les unes contre les autres pendant que lui règne tranquillement.
Et puis à la fin du livre Boussoura part. Elle dit qu’elle en a assez supporté. J’étais tellement soulagée que j’ai failli applaudir toute seule dans mon lit. Et pourtant je suis restée sur ma faim. Parce que le livre s’arrête là, sur ces mots, sur cette décision, sans nous montrer ce qui vient après. Sans épilogue, sans réponse, sans filet.
Peut-être que c’est voulu. Peut-être que Djaïli Amadou Amal nous dit que la vraie fin c’est à chaque femme de l’écrire elle-même.
Lis ce livre. Surtout si tu as déjà gardé le silence pour préserver quelque chose qui ne méritait peut-être plus d’être préservé.
Les Trop comprennent. 🦋