Ce que ma mère ne m’a pas dit🦋
Bienvenue Les Trop —
Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d’autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout.
Vous êtes exactement là où vous devez être.
Quelque part en Afrique, dans une maison où l’amour ne manquait pas, une jeune fille grandissait.
La maison était belle. La famille était là. Les repas étaient chauds. Mais certaines conversations n’existaient pas. Pas par malveillance. Par culture. Par une pudeur si profondément ancrée que personne ne réalisait même qu’il y avait des mots manquants.
Cette jeune fille est tombée enceinte à l’adolescence. Quand on lui a demandé comment c’était arrivé, elle a répondu honnêtement qu’elle ne savait pas qu’il fallait faire un rapport pour tomber enceinte.
Elle ne savait pas.
Parce que personne ne lui avait dit.
Sa mère est restée un an sans lui adresser la parole.
Je veux qu’on reste un moment avec cette image. Pas pour juger. Pour comprendre ce que le silence coûte vraiment.
C’est ça le drame du silence maternel en Afrique. Ce n’est pas l’absence d’amour. C’est l’absence de mots pour le dire. Et cette absence laisse des filles seules face à des réalités pour lesquelles elles n’ont aucun vocabulaire, aucune préparation, aucun filet. L’ignorance ne protège pas. Elle expose.
Ma mère ne m’a pas parlé de mon corps.
Le corps de la femme africaine existe dans un paradoxe étrange. On le célèbre en secret, on le cache en public. On lui met des habits pour qu’il prenne le moins de place possible. Les règles arrivent dans la honte et la discrétion, comme un événement dont on ne parle pas trop fort. La sexualité n’existe pas comme conversation — elle existe comme danger, comme faute potentielle, comme territoire interdit qu’on ne traverse qu’en mariage.
Et pourtant nos corps continuaient à exister. À ressentir. À désirer. À souffrir. Sans que personne nous ait donné les mots pour naviguer tout ça.
Ma mère ne m’a pas parlé des hommes.
On nous apprenait à être de bonnes épouses. Dociles, disponibles, capables de cuisiner et de tenir une maison, de sourire même quand ça fait mal. Mais on ne nous apprenait pas à reconnaître un homme qui ne nous mérite pas. On ne nous apprenait pas que l’amour ne devrait jamais coûter notre dignité. On ne nous apprenait pas que nous avions le droit de partir.
On nous apprenait à rester. À endurer. À appeler ça de la force.
Ma mère ne m’a pas parlé de la douleur émotionnelle.
Je me souviens d’un soir à l’université au Sénégal. Je pleurais. J’étais épuisée, submergée, quelque chose en moi s’effondrait doucement depuis des semaines sans que je sache lui donner un nom. J’ai appelé ma mère. Je lui disais que les études m’épuisaient. Elle a écouté, puis elle a posé cette question doucement : “C’est seulement à cause de ça que tu pleures ou il y a autre chose ?”
Elle sentait quelque chose. Mais ni elle ni moi n’avions les mots pour aller plus loin. Alors la conversation s’est arrêtée là.
Chez nous la dépression c’est pour les blancs. La santé mentale est un concept occidental, un luxe de gens qui n’ont pas de vrais problèmes. Quand tu souffres on te dit de prier. De te lever. De surmonter. La tristesse profonde, l’anxiété chronique, l’épuisement intérieur n’ont pas de nom dans nos familles parce qu’on ne leur en a jamais donné un. Alors on portait tout. Seules. Dans le silence. Sans permission de s’effondrer.
Ma mère ne m’a pas dit que j’avais le droit d’exister pour moi-même.
Pas juste pour ma famille. Pas juste pour un futur mari. Pas juste pour honorer le nom qu’on m’a donné. Pour moi. Avec mes propres désirs, mes propres contradictions, mes propres failles. Elle ne me l’a pas dit parce que personne ne le lui avait dit non plus. Parce que cette permission-là ne se transmettait pas. Elle se taisait, génération après génération, comme tout le reste.
Ce n’est pas un procès.
Je ne juge pas ma mère. Je ne juge pas nos mères. Elles ont fait avec ce qu’elles avaient, avec ce qu’on leur avait transmis, avec les outils d’une culture qui ne valorisait pas encore la parole des femmes sur ces sujets-là. Elles nous ont aimées du mieux qu’elles pouvaient. Avec tout ce qu’elles étaient.
Mais nous, nous pouvons faire autrement.
Nous pouvons parler à nos sœurs, à nos amies, à nos filles un jour. Nous pouvons nommer les choses que nos mères ont tues. Nous pouvons dire à voix haute ce que nos corps ressentent, ce que nos coeurs portent, ce que nos esprits traversent. Nous pouvons transmettre autre chose.
Le silence a assez duré.
Les Trop comprennent. 🦋