Ici les petits papillons volent🦋
Bienvenue Les Trop — Trop sensibles, trop rêveuses, trop curieuses, trop libres, trop intenses, trop vivantes, trop africaines pour certains, trop occidentales pour d'autres, trop spirituelles, trop dans leur tête, trop dans leur cœur, trop tout. Vous êtes exactement là où vous devez être.
Il est 10h un samedi matin. Je suis dans un café de Montréal. Latte dans une main, roman dans l'autre. En vrai je lis pas, je regarde par la vitre.
Y'a un groupe d'ados dehors. Elles ont genre 16 ans. Elles marchent comme si elles avaient inventé le trottoir. Elles rient fort, elles prennent de la place, elles s'en foutent complètement du regard des autres.
Ici les petits papillons volent.
Moi à cet âge j'aurais pas osé.
Pas parce que j'étais timide. Parce qu'en Afrique on t'apprend très tôt que toi, la vraie toi, celle qui ressent tout trop fort, celle qui a des idées bizarres la nuit, cette fille-là elle se range. Gentiment. Avec amour. Mais elle se range quand même. Là d'où je viens on te coupe les ailes pour pas que tu voles trop haut. C'est pas de la méchanceté. C'est de la protection. Ou du moins c'est comme ça qu'on te le vend.
Je me rappelle un matin, deuxième année de collège. Je me lève, je m'habille, je mets mon jean. Mon jean préféré. Celui qui me faisait me sentir bien dans ma peau pour la première fois de ma vie. J'arrive à l'école et on me renvoie à la maison. Motif : jean trop serré.
Trop serré.
Mon jean était trop serré pour apprendre les mathématiques apparemment.
Je suis rentrée à la maison. J'ai pas pleuré. J'ai juste rangé le jean. Et sans m'en rendre compte j'ai commencé à ranger le reste aussi. Les opinions trop tranchées. Les rires trop forts. Les rêves trop grands. Les questions trop dérangeantes. Le journal intime que mes camarades se passaient en disant "ça ressemble à un roman", rangé aussi. Tout y est passé.
Tu deviens une version approuvée de toi-même. Validée par la famille, le quartier, la société. Et tu t'y fais tellement que tu finis par croire que c'est vraiment toi.
Spoiler : c'était pas moi.
En Afrique on t'aime fort. Vraiment fort. Mais cet amour là il vient avec un mode d'emploi non négociable. Tu te maries à tel âge. Tu parles pas trop fort. Tu souris même quand t'as pas envie. Tu choisis une carrière sérieuse. Tu fais comme tout le monde parce que tout le monde fait comme tout le monde et c'est comme ça que ça marche depuis des générations.
Et le truc c'est que personne est méchant dans cette histoire. C'est juste la transmission. C'est l'amour tel qu'on te l'a montré. Sauf que personne te demande jamais ce que toi tu veux vraiment. Ce que toi tu ressens vraiment. Qui toi tu es vraiment. Ces questions là elles existent pas. Elles sont trop dangereuses. Elles mènent trop loin.
Elles mènent à Montréal, apparemment.
Le jour où j'ai posé mes valises ici, j'attendais pas une révélation. J'attendais juste de finir ma maîtrise et rentrer. Mais Montréal elle t'attrape autrement. Elle te met dans un café un samedi matin avec personne pour te dire comment t'habiller, comment parler, comment être. Et dans ce silence là tu commences à t'entendre.
Un autre samedi, dans un parc cette fois. Couchée dans le gazon à regarder le ciel comme une folle heureuse. Personne m'avait renvoyée à la maison. Personne m'avait dit de me ranger. Personne regardait mon jean.
J'existais juste. Pour moi. Complètement.
C'est con comme réalisation quand t'y penses. Mais pour une fille qui avait passé toute sa vie à rétrécir, à couper elle-même ses propres ailes avant que quelqu'un d'autre le fasse, c'était tout.
Ces filles dehors sur le trottoir elles savent déjà ça. Elles ont 16 ans, elles volent déjà . Moi il m'a fallu traverser un océan pour apprendre.
Ici les petits papillons volent.
Et moi aussi maintenant.
Les Trop comprennent. 🦋