Nouvelle 1: Le jour où Nafissatou a embrassé le monde.

Le 7 mars 1983, à 7h20 du matin, l'Orchestre Baobab s'échappait doucement de la radio de la Peugeot 504 beige de Boubacar Niane. La ville se réveillait à peine. Les vendeurs de café Touba installaient leurs thermos au coin des rues, les enfants en uniforme marchaient en petits groupes vers leurs écoles et le soleil de Dakar commençait déjà à tenir ses promesses.

Jeanine était assise côté passager, son ventre particulièrement bas ce matin-là, bien visible dans sa robe en wax bleu et or. Sept mois. Mais elle avait insisté pour aller travailler.

— Tu n'es pas obligée tu sais, avait dit Boubacar en démarrant.

— Je suis enceinte, pas handicapée.

— Jeanine.

— Boubacar.

Il avait soupiré..C'était une conversation qu'ils avaient déjà eue trois fois cette semaine. Peut-être même quatre. Il connaissait sa femme, quand elle avait décidé quelque chose, le reste du monde pouvait s'arranger autour.

— Au moins laisse-moi parler au directeur pour réduire tes heures.

— Mes élèves ont besoin de moi.

— Et moi ?

Elle avait tourné la tête vers lui avec ce demi-sourire qu'elle réservait aux moments où il disait quelque chose de particulièrement inutile.

— Toi tu survivras.

Boubacar avait secoué la tête mais il souriait aussi. C'était comme ça avec Jeanine. On n'avait jamais vraiment le dernier mot.

Ils parlaient des rumeurs qui circulaient au ministère, les salaires du mois qui pourraient encore tarder, les fonctionnaires qui murmuraient dans les couloirs sans oser élever la voix, la promesse d'une prime qui revenait chaque trimestre sans jamais se matérialiser. Boubacar parlait avec prudence car il a  appris à distinguer ce qui se dit et ce qui se pense. Jeanine écoutait, hochait la tête, posait sa main sur son ventre sans s'en rendre compte.

— Boubacar !!

Le ton avait changé.

— Arrête-toi.

Il a freiné devant le Cours Sacré-Cœur. Jeanine regardait ses pieds. Le wax bleu et or était trempé.

Heureusement qu’il n'y avait pas d'embouteillages ce matin-là. Les rues de Sacré-Cœur étaient encore dégagées à cette heure, le Dakar de 7h du matin n'était pas encore le Dakar de 8h. Boubacar a opéré un demi-tour en direction de l'hôpital Principal, les mains tremblantes sur le volant, le pied hésitant entre l'accélérateur et le frein comme s'il ne savait plus très bien comment conduire une voiture qu'il conduisait depuis dix ans. On aurait dit que c'était lui qui allait accoucher.

— Respire, lui disait Jeanine.

— C'est toi qui dois respirer.

— Je respire. C'est toi qui ne respires pas.

 

À l'hôpital Principal, l'air sentait le désinfectant et la chaleur du matin qui s'installait déjà dans les couloirs. On lui a demandé d'attendre dehors. Boubacar Niane, fonctionnaire de l'État sénégalais, homme qui savait tenir une réunion et rédiger un rapport administratif sans trembler, s'est assis sur un banc en bois et n'a pas su quoi faire de ses mains.

Près des salles d'accouchement on entendait des cris. Des cris de femmes qui travaillaient, qui poussaient, qui luttaient contre quelque chose que personne d'autre ne pouvait faire à leur place. Sur le banc d'à côté une femme était assise, le foulard défait par l'inquiétude, les yeux rivés sur la porte fermée. Elle n'arrêtait pas de répéter à voix basse:

— Ey waay sama doom dji yalna mouthie... Ey waay sama doom dji yalna mouthie...

Dieu fasse que ma fille s'en sorte bien.

Boubacar l'entendait sans l'entendre. Il pensait à Jeanine de l'autre côté de cette porte, à son ventre bas ce matin, à sa robe trempée et à la façon dont elle lui avait dit respire comme si c'était lui le plus fragile des deux. Il pensait à toutes les choses qu'il n'avait pas eu le temps de lui dire dans la voiture.

Quand on lui a mis sa fille dans les bras, Boubacar Niane n'a pas trouvé les mots. Il n'y en avait pas. Elle était si petite, si fragile, que ses grandes mains d'homme habitué aux dossiers et aux stylos ne savaient plus comment se tenir. Il avait peur de la briser rien qu'en respirant trop fort.

Il a regardé sa fille longtemps. Puis il s'est penché vers Jeanine, lui a embrassé le front et lui a dit « tu es forte. Je t'aime encore plus qu'avant ». Jeanine avait fermé les yeux avec un sourire. Elle a tout donné et pouvait enfin se reposer.

On l’a transférée dans une chambre. Quant à la petite, six semaines trop tôt dans ce monde, est allée en couveuse ; ce cocon de verre et de chaleur artificielle où les tout-petits terminent le travail que le ventre de leur mère a commencé.

Boubacar s'est retrouvé seul dans le couloir. La surprise ne l'avait pas encore tout à fait quitté. Il était papa ! Il avait une fille ! Jeanine allait bien ! Il répétait ces trois vérités dans sa tête comme pour s'assurer qu'elles étaient réelles. Puis son estomac lui a rappelé qu'il n'avait rien mangé depuis le matin et il a pensé à Jeanine qui aurait besoin de manger aussi. Il a pris la direction de la sortie, encore un peu étourdi, les jambes qui marchaient presque sans lui.

C'est dehors qu'il a entendu son nom.

— Grand Boubacar ! Grand Boubacar !

Il s'est retourné. Almamy Diallo se dirigeait vers lui, une petite fille endormie sur l'épaule, la joue collée contre son cou. Boubacar l'aurait reconnu entre mille ; cette démarche assurée, ce boubou toujours impeccable même à cette heure matinale. Almamy Diallo était commerçant de tissus au marché Sandaga, un homme qui connaissait la valeur de chaque wax, de chaque bazin, de chaque getzner qui passait entre ses mains. Ils se croisaient souvent à la mosquée du quartier le vendredi, et c'est là qu'était née leur amitié ; dans ces poignées de main après la prière et ces conversations d'hommes entre deux obligations.

Almamy était de ces hommes peulhs dont le sourire est généreux mais dont les convictions ne bougent pas d'un millimètre. Chaleureux, oui. Attachant, certainement. Mais sous cette bonne humeur vivait un homme profondément ancré dans ses traditions, qui avait une idée très précise de l'ordre des choses et de la place que chacun devait y occuper. On ne discutait pas avec Almamy Diallo ; on conversait, on riait, et puis il repartait avec ses certitudes intactes.

— Que fais-tu à l'hôpital de si bonne heure ? demanda Boubacar.

— Ma petite Mariame fait beaucoup de fièvre depuis hier soir, dit Almamy en tapotant doucement le dos de l'enfant endormie. Et toi tout va bien ?

Boubacar a souri. Le premier grand sourire de la matinée.

— Jeanine vient d'accoucher. Une fille. Alhamdoulillah, elles s'en sont bien sorties toutes les deux.

Almamy a écarquillé les yeux puis son visage s'est ouvert en un sourire large.

— Masha'Allah Boubacar, masha'Allah. Je suis vraiment content pour vous. Tu vois Dieu nous a béni à tous les deux avec des filles. On dit que les filles calment le tempérament de leurs papas.

Boubacar a regardé la petite Mariame endormie sur l'épaule de son voisin, puis il a pensé à sa fille là-haut, toute minuscule et déjà si déterminée à exister.

Les deux hommes sont partis d'un grand rire dans la chaleur du matin.

Ils ne savaient pas encore ce que leurs filles allaient devenir l'une pour l'autre.

 

Le vendredi suivant, la maison des Niane à Sacré-Cœur 1 s'était réveillée différemment.

La mère de Jeanine était arrivée de Saint-Louis la veille avec le frère de Jeanine et quelques cousines, les mains chargées de bagages et de bénédictions. Elle avait pris sa fille dans ses bras longuement, sans rien dire. Le père de Jeanine n'était plus de ce monde mais sa présence flottait quelque part dans ce silence-là.

La famille de Boubacar avait investi la maison dès le matin. Et les Diallo d'à côté, Almamy, Sarata et la petite Mariame étaient là aussi, comme il se devait entre bons voisins.

Sarata Bah était une petite femme très belle, toute en rondeurs et en douceur. Elle s'était assise près de Jeanine dès son arrivée, avait regardé le bébé dans ses bras longuement et avait souri.

— Elle est belle comme sa maman.

Puis elle avait pris la main de Jeanine.

— Pour les bains de la petite, je serai là. Au moins les premiers jours. Tu n'as qu'à appeler.

Jeanine avait serré sa main sans trouver les mots. C'était le genre de geste simple qui construit les amitiés entre femmes, loin des grands discours, la présence à elle seule suffisait.

Le ngente a commencé dans la matinée. La badiene, sœur de Boubacar, femme au port altier et au boubou immaculé, a pris l'enfant dans ses bras avec cette autorité tranquille que confère le rôle. C'est elle qui a rasé le crâne de la petite comme le veut la coutume, les touffes de cheveux noirs tombant une à une, légères comme des promesses. Puis elle a tenu l'enfant bien serré contre elle pendant que l'imam s'approchait.

Le silence s'est fait naturellement. Même la petite Mariame Diallo qui trottinait entre les jambes des adultes depuis le matin s'était immobilisée sans qu'on lui demande.

L'imam s'est penché. Il a soufflé doucement à l'oreille du bébé puis s’est redressé et a prononcé à voix haute, pour toute l'assemblée :

— Xalebi toudei negn ko Nafissatou Boubacar Niane. L’enfant se prénomme Nafissatou Boubacar Niane.

Un murmure a parcouru la salle. Puis les youyous ont éclaté.

Maman Nafissa s'était figée. Elle avait regardé son fils Boubacar qui lui souriait en retour. Elle avait porté la main à sa bouche, les yeux brillants, et s'était mise à pleurer doucement, les larmes n’avaient pas besoin de permission pour se frayer un chemin sur ses joues. Elle a serré son fils dans ses bras, puis sa belle-fille, en répétant des mots que l'émotion rendait presque inaudibles.

Dehors on avait tué le gros bélier. Le sang sur le sol, les hommes qui s'affairaient, les enfants qui regardaient de loin avec des yeux grands ouverts.

Dans la cuisine, pendant que les invités savouraient le lakh, la bouillie de mil arrosée de lait caillé, les vieilles s'étaient emparées des marmites. Le tchebou yapp commençait à mijoter ; la viande fondante, le riz qui gonfle, les épices qui s'installent lentement dans l'air. Cette odeur-là se mêlait aux effluves des tissus Getzner fraîchement sortis, aux parfums des invitées ; thiouraye, musc, encens, jusqu'à former quelque chose d'unique, cette odeur des jours de fête au Sénégal qu'on ne confond avec rien d'autre et qu'on porte toute sa vie dans la mémoire.

La petite Mariame Diallo titubait entre les jambes des adultes, indifférente à l'agitation. À un moment elle s'est retrouvée près du berceau où on avait posé la petite après la cérémonie. Elle l'a regardée. La petite l'a regardée à son tour.

Personne n'a remarqué ce moment.